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Chers amis cuisiniers, pardonnez-moi, mais je dois aujourd'hui déroger
à la règle, qui est de rendre compte des Séminaires
INRA de gastronomie moléculaire dans La Cuisine Collective. Il
y a à cela une vraie raison : je viens d'apprendre de l'Académie
de chirurgie dentaire que 70 % des personnes âgées de certaines
institutions spécialisées sont en état de dénutrition.
Les dentistes passent aujourd'hui dans ces établissements, préparent
des prothèses, mais il n'est pas rare que ces dernières
restent dans un tiroir, et n'en soient sorties que pour la visite des
proches, le week-end, me dit-on. Il faut faire quelque chose !
La cuisine collective et le lien
social
Ceux qui lisent cette rubrique régulièrement savent que
mon action est politique. Oui, la chimie est ma passion (en réalité,
la physicochimie, mais c'est un détail), mais, de même que
l'on cuisine pour les autres - ce qui fait de la cuisine l'un des métiers
les plus beaux -, la chimie doit être faite pour la collectivité
qui paye les chimistes ; plus généralement, la science me
semble être, comme l'administration, au service de la collectivité.
Et, de ce fait, il ne faut pas se tromper de priorités. Ainsi,
si je collabore avec Pierre Gagnaire - en réalité, je devrais
dire " si je m'amuse à travailler avec mon ami, Pierre Gagnaire
" -, c'est parce que la haute cuisine française est un drapeau
qui flotte sur notre pays. C'est elle qui attire les touristes et leurs
devises, et c'est par elle, ainsi, que la nation parvient à exporter
des denrées alimentaires, qui sont réputées pour
être de belle qualité, sans compter que le tourisme fait
vivre tous les métiers de bouche, l'hôtellerie restauration,
etc. Je ne vais pas vous faire un cours
mais il faut aussi reconnaître
que les tous touristes n'ont pas les moyens de payer des centaines d'euros
pour un repas, et ce sont donc les restaurants plus modestes qui les accueillent.
Si la gastronomie moléculaire est au service, elle doit donc contribuer
à faire progresser tous les restaurants plus modestes, afin de
ne pas décevoir nos amis visiteurs. Là est une question
essentielle, et les Séminaires INRA de gastronomie moléculaire
sont faits précisément dans ce dessein. Ils sont d'ailleurs
accompagnés d'articles dans L'Hôtellerie, revue lue par les
restaurateurs de tous poils. Toutefois, nous-mêmes ne pouvons aller
au restaurant tous les jours, et nous sommes les hôtes quotidiens
de la cuisine collective. Voici pourquoi je prends très au sérieux
mes textes mensuels dans La Cuisine Collective: j'ai l'idée naïve
qu'ils peuvent être utiles. La cuisine collective ? Nos enfants
sont dans les écoles, nos proches âgés font des séjours
dans les hôpitaux
et dans les institutions de type maisons
de retraite. Les dents manquent, et l'on dit que le goût s'émousse.
Le résultat : le chiffre terrible que j'ai reçu la semaine
passée, de personnes dénutries, avec toutes les conséquences
que cela implique.
Que faire ?
Comment contribuer à l'amélioration de cette grave situation
? D'abord, il faut dire qu'il n'est pas vrai que le goût soit perdu
parce que les papilles gustatives ont disparu. Les progrès de la
physiologie de l'alimentation ont montré que le goût est
une sensation synthétique qui comporte plusieurs composantes. La
saveur est perçue par les papilles
et il n'est pas vrai qu'il
y a seulement quatre saveurs, parce que l'on sait bien que l'éthanol
n'est ni salé, ni sucré, ni acide, ni amer. D'ailleurs,
le cuisinier Edouard Nignon disait bien, il y a un demi siècle
environ, qu'il y avait " des " amers, et non pas un amer. Il
avait parfaitement raison, parce que l'amertume de l'oignon roussi n'a
rien à voir avec celle de la quinine, du Schweppes, de la Suze
Oui, il y a des amers, et aussi des sucrés, des acides
Pour
les salés, je ne sais pas, mais ce que je sais, c'est qu'il y a
aussi d'autres sensations " sapictives " qui sont originales
: avez-vous déjà goûté une pincée de
bicarbonate ? Et la réglisse ? Et le monoglutamate de sodium ?
Et les divers acides aminés ? Bref, la saveur est un vaste monde,
et le cuisinier a bien plus de quatre notes sur son piano des saveurs.
L'odeur est une autre composante du goût. Les molécules odorantes
des aliments, en effet, sont libérées lors de la mastication,
et elles remontent de la bouche au nez en passant par les " fosses
rétro-nasales " qui sont à l'arrière de la bouche.
Un nerf à trois branches, le nerf trijumeau, détecte d'autres
molécules légères, tel le menthol qui donne la fraîcheur
de la menthe, la pipérine, qui fait le piquant du poivre, etc.
Et divers capteurs, dans la bouche, détectent le chaud, le froid,
le dur ou le mou
Bref, tout compte et tout s'assemble pour faire
le goût, et chaque sensation compte. Par exemple, quand on est enrhumé,
on perd le goût
parce que ce dernier est comme une chaise,
avec quatre pieds : si l'on retire un pied, la chaise se renverse. Même
chose quand on perd la saveur, par exemple parce que l'on s'est brûlé
la bouche avec un aliment chaud : on n'a plus de goût
ce qui,
en passant, réfute le fait que l'odeur soit plus importante que
la saveur. Là où il y a eu du progrès, c'est que
des physiologistes français ont découvert, il y a quelques
années, que les personnes âgées ne perdent pas le
goût en raison de la disparition des papilles, mais surtout en raison
du remplacement de leurs dents. Les dents servent à découper
les aliments en morceaux, certainement, mais elles servent aussi de capteurs
de pression. Ce sont les dents, surtout, qui nous renseignent sur la consistance,
et la découverte était que les personnes ayant le plus de
dents remplacées sont celles qui ont le moins de goût. Voilà
pourquoi il faut conseiller au dentiste de préserver les dents
au maximum!
Du contraste !
Est-ce un dommage irréparable que de n'avoir plus de dents? Comment
sentir le goût, malgré tout ? Le hachage, la purée
ne sont pas des solutions, parce que, quand tout est mou, l'intérêt
disparaît ; on cesse de manger, et l'on finit en état de
dénutrition. Toutefois, le cuisinier doit savoir que le goût
se perçoit par des contrastes. L'effet est le même que quand
on entre dans une pièce où des personnes ont fumé
: on sent le tabac. Toutefois, après quelque temps, on cesse de
percevoir le tabac, alors qu'il est toujours là
et l'on s'étonne,
le lendemain, d'avoir des habits qui sentent terriblement le tabac. Oui,
nos sens et notre cerveau nous révèlent les sensations par
contraste. C'est par contraste avec le tiède que l'on sent le chaud.
C'est parce qu'un objet sent plus qu'un autre, ou sent différemment,
qu'on le sent. Et c'est pour cette même raison que les femmes enceintes
" sentent mieux " : en réalité, leur odorat n'est
pas plus affûté, mais surtout, les récepteurs olfactifs
sont modifiés, en raison de changements hormonaux liés à
leur état ; de ce fait, parce qu'elles sentent différemment,
elles perçoivent mieux. Quelles conséquences, en cuisine
collective, spécialement dans les institutions pour personnes âgées?
Principalement que des préparations uniformes sont à proscrire,
parce qu'ennuyeuses. Il est possible de faire des aliments mous de consistances
très différentes. Par exemple, de la purée de carotte
n'a pas la même mollesse que de la purée de carotte gélifiée
par de l'uf, ni que de la purée de carotte que l'on a fait
gélifier avec de la gélatine, ni que de la purée
de carotte que l'on a fait gélifier avec de l'agar-agar, ni que
de la purée de carotte que l'on a fait gélifier avec des
carraghénanes,ni
J'arrête là cette énumération,
mais les possibilités sont très nombreuses. Certains gels
sont clairs, et d'autres opaques ; certains gels sont élastiques,
d'autres cassants ; certains gels fondent facilement dans la bouche (les
gels de gélatine fondent à 36 degrés), et d'autres
non
Prenons une seconde pour une précision importante, que
je vais raconter par une histoire vraie. Récemment, sur le site
de Pierre Gagnaire (http://www.pierregagnaire.com), j'avais publié
mon " invention du mois ", et j'avais parlé d'un gélifiant
qui était l'alginate de sodium. Un de mes amis, passionné
de cuisine, m'a téléphoné quelques jours après
pour me dire qu'il n'avait pas réussi à faire la recette
proposée en application de l'invention. Après analyse de
son problème, il est apparu qu'il avait utilisé un gélifiant
extrait des algues, au lieu de la gélatine que je disais d'utiliser.
Non, tous les gélifiants ne sont pas des " gélatines
". Ce sont des gélifiants, et ils s'utilisent dans des circonstances
différentes, pour des effets différents ; ils ne sont pas
interchangeables. C'est la clé de consistances variées qui,
rapprochées, feront des contrastes de consistances pour des personnes
qui ne peuvent plus mastiquer.
Et les contrastes de goût en général
Jusque-là, ayant compris que l'on donnera de l'intérêt
pour la nourriture en créant des contrastes, on ne s'arrêtera
pas à faire des consistances différentes, mais on fera aussi
des contrastes pour toutes les sensations qui composent le goût
(c'est pour cela que j'ai pris un peu de votre attention en commençant
l'article, pour expliquer ces composantes). Par exemple, on pourra faire
des contrastes de températures : et voilà notamment à
quoi sert de savoir faire des gelées chaudes (et là, la
gélatine est inutile ; il faut, par exemple, des alginates). Par
exemple, on fera des contrastes d'odeur. Par exemple, on fera des contrastes
de frais et de piquant. Par exemple, on fera des contrastes de gras
puisque - je ne l'ai pas mentionné, mais c'est très important
- on a découvert que l'on a dans la bouche des récepteurs
du gras, associés aux papilles. J'oubliais, on fera évidemment
des contrastes de couleurs, de formes
Et c'est au cuisinier soucieux
du bien-être de ses hôtes de travailler pour construire des
mets où les contrastes sont la clé de l'intérêt
qui luttera contre la dénutrition ! Il faudra sans doute faire
jouer la corde de l'enfance, du goût de l'enfance
et c'est
pour cette raison que certains critiques culinaires sont des imbéciles
d'avoir critiqué cette cuisine un peu molle, déconstruite
: elle trouve ici toute son importance ! Oui, il est amusant pour les
petits, et essentiel pour les grands, de manger des perles d'alginate
avec un cur liquide ! Oui, c'est une avancée de la cuisine,
et non pas seulement un amusement de bourgeois cossu et snob. Pour quelqu'un
qui n'a plus ses dents, il est important de pouvoir consommer un objet
analogue à un jaune d'uf dont la peau serait un peu élastique,
un objet analogue à un uf de saumon
mais avec du jus
d'orange à l'intérieur, ou du sirop, ou du café,
ou une solution aqueuse contenant des protéines, puisque le cuisinier
d'institution pour personnes âgées doit en faire consommer
à ses convives. Allons, il faut donc faire uvre utile en
rappelant que la réalisation de tels objets n'est pas difficile.
Prenons un bon bouillon corsé, que l'on a préparé
avec une eau très calcaire, par exemple. A la cuiller, prenons
du liquide, et descendons la cuiller dans une bassine emplie d'eau claire
avec 4 g d'alginate de sodium pour 100 g d'eau. Aussitôt, une peau
élastique se forme. Réservons la bille de bouillon formée,
et faisons en une autre, et ainsi de suite. Le temps manque pour faire
des séries de billes des bouillons ? Il vaut mieux trouver un système
pour les faire automatiquement que d'abandonner les personnes âgées
à la dénutrition, non? Par exemple, si l'on veut faire des
billes de la taille d'un uf de saumon, une petite pompe péristaltique
fait l'affaire : une dizaine d'euros, seulement ! Et puis, plus généralement,
pourquoi les cuisines des institutions pour personnes âgées
ne seraient-elles pas équipées différemment? Il faudra
sans doute organiser une formation particulière des cuisiniers,
des diététiciens, des personnels de soin, des dentistes
mais quel bel enjeu !
Participez aux Séminaires de Gastronomie
Moléculaire
Le 3e jeudi de chaque mois de 16 à 18 heures à L'Ecole supérieure
de cuisine française (ESCF) - Centre Jean Ferrandi (Chambre de
commerce de Paris), 28 bis, rue de l'Abbé-Grégoire, 75006
Paris
A signaler
Tous les lecteurs sont invités à faire des tests et à
envoyer les résultats à Hervé This : herve.this@paris.inra.fr
en indiquant leurs noms. Ces résultats seront présentés
lors des séminaires et figureront dans les comptes rendus des séminaires.
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